Gabou

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On l’aperçoit tressautant sur son clavier, pris de ces joies obscènes et incontrôlables caractéristiques des singes. Son piano est régulièrement recouvert de bananes qu’il dévore sans discontinuité dans une boulimie infinie. Gabou passe pourtant comme l’élément sérieux du groupe, son costume-cravate impeccable et son attaché-case menotté à la main, mais cette illusion ne fonctionne qu’avec les humains, connus pour leur formidable naïveté (entre autres blagues, Dieu serait à leur image. Les harengs en rigolent encore, eux qui savent qu’un être suprême sans écailles n’ira pas bien loin dans les mers du Nord mais passons). Car Gabou est probablement l’une des créatures les plus ambigües du monde moderne, ou plutôt devrions-nous parler des Gabous…

Les singes ont toujours profondément souffert de leur ressemblance physique avec les hommes, difformité que leurs rappellent leurs camarades animaux à longueur de journée. Si certains ont choisi l’extinction pour ne plus avoir à supporter l’infamie, d’autres ont commencé à errer sur des voies douteuses, se mêlant subtilement avec leurs cousins pour s’introduire dans leur société. Et les Gabous sont particulièrement emblématiques de ce phénomène. Pour mémoire, ce témoignage d’un homme qui, avant de devenir résident permanent de l’hospice psychiatrique de Las Vegas, était reporter financier :

« Nous voulions comprendre, trouver l’origine même de la crise financière. Je ne croyais plus depuis longtemps à l’idée de simples traders très égoïstes et très cons qui jouaient avec l’économie. Tous les hommes que j’avais rencontrés étaient des personnes intelligentes et sensibles qui jamais n’auraient plongé le monde dans une crise pareille. Chacun obéissait à des ordres venant de plus haut. Peu à peu, j’ai réalisé que l’intégralité des ordres portant sur la bourse de New York venait d’un unique bureau, au sommet d’une tour anonyme. Aucune société n’y était immatriculée, personne ne connaissait ce lieu et pourtant, chaque transaction transitait par là…

Nous avons fini par prendre le taureau par les cornes et nous sommes introduits un soir par effraction dans le bâtiment. Que voulez-vous, toutes nos autres tentatives de contact étaient restées des échecs. Nous avons découvert un immense immeuble vide jusqu’au dernier étage. Des tuyaux de taille énorme y étaient branchés et l’on entendait à l’intérieur un tintamarre de tous les diables, sans pouvoir deviner ce qui s’y cachait. Nous avons frappé à la porte deux fois, et entendu un petit cri aigu. Et finalement, nous avons osé rentrer.

Il y avait une quantité effroyable de… Comment dire ? Des bananes. Parfaitement. Des millions de bananes amenées par ces énormes tuyaux. Une foule d’écran affichaient l’état actuel des places économiques du monde, mais les valeurs étaient elles même converties en… Mon Dieu c’est affreux, tous ces Yen, Dollar, Franc Suisse, réduits sous forme de bananes. Et alors, tout au centre, sur un bureau, nous l’avons vu. Un… Un petit singe en costume. Sur son bureau, un carton avec écrit « Gabou ». Il pianotait ses claviers à toute vitesse, modifiait chaque transaction économique en une fraction infime de temps avant qu’elle ne reparte dans les systèmes mondiaux. Ce singe était LA source de la crise économique. Comment, pourquoi, nous l’ignorions, mais c’était évident. Nous avons essayé de nous approcher mais il était indifférent à notre présence. Nous avons essayé de communiquer, sans succès, jusqu’à ce que je parle de la crise qui venait d’exploser. À ce mot, il s’est arrêté net. Il a parlé, dit quelque chose comme « No more bananas ? ». Je vous promets que je l’ai entendu ! Et il est devenu fou à lier. Il a commencé à briser son matériel informatique en hurlant des insanités, il était incontrôlable. Et c’est là qu’ils sont arrivés…

Il faut me croire. Je sais qu’on me croit pété, mais je les ai vus ! Ils étaient une centaine, tous nus et identiques. Le singe Gabou, encore en crise, a été noyé dans leur danse, une chorégraphie démesurée ! J’ai aperçu deux de ses frères en train de le déshabiller et j’ai compris ! J’ai compris ! J’ai voulu les en empêcher mais ils étaient trop nombreux, je me suis noyé dans la masse… Trop tard… Un des nouveaux venus venait d’endosser le costume, la cravate, la paire de lunettes…. Impossible de retrouver le coupable originel. Les bananes… Les bananes sont la vie ! La mort ! NyarlaBanana et Chtanana, prenez pitié de moi ! »

Gabou est donc effectivement l’actuel maître de l’économie mondiale. Sa perception réduite au simple concept de banane l’empêche de concevoir les conséquences de ses actes, et a donc produit les crises financières du dernier siècle sans scrupules. Ce qui ne l’empêche pas d’être un pianiste émérite et compositeur du No Human.